Kendrick Lamar – To Pimp A Butterfly : Chronique d’une identité Noire

Posté le 23/03/2015 par dans Musique

Désigné héritier par ses pairs de la West Coast et après avoir livré un premier projet exceptionnel avec Good Kid, M.a.a.d City, Kendrick Lamar était plus qu’attendu au tournant avec ce second effort, To Pimp A Butterfly.

Kendrick Lamar - To Pimp A Butterfly

I (love myself). « Mais à quoi joue Kendrick Lamar ? C’est quoi ce son? Ça va être ça le second album ? Des singles taillés pour la radio avec des refrains entraînant à souhait ? » En toute transparence, voilà ce qu’était ma première réaction au premier single extrait de To Pimp A Butterfly. Grande déception, surtout  au vu de la place qu’occupe Good kid, M.a.a.d City dans ma bibliothèque musicale; c’est la bande originale de mes workouts, mes footings, mes trajets, mes douches, en somme c’est un album que j’écoute dès que j’ai un prétexte.

Après tant de dévotion au projet précédent I(love myself) a été assez difficile à vivre au premier jet. Une écoute avant que je l’enterre et tente d’oublier son existence. Deux semaines paisibles jusqu’à ce que l’une de mes aventures sur le web m’amène à lire cet article de The Fader intitulé « If You Think Kendrick Lamar’s « i » Is Basic, You’re Not Listening Hard Enough » (Si vous pensez que « I » de Kendrick Lamar est basique, c’est que vous ne l’avez pas assez bien écouté »). Et là j’ai compris qu’en fait « I » était non seulement un morceau formidable mais qu’en plus ce n’était qu’un aperçu du motto dans lequel K.dot allait placer son album.

Pour résumer, l’article explique la puissance du fait que Kendrick proclame aussi fort qu’il s’aime lui-même, rapport à la difficulté du contexte racial aux Etats-Unis, et quelques part, partout dans le monde (comme l’illustre d’ailleurs le fait qu’au même moment en France, Youssoupha sorte un album appelé Négritude). C’est l’une des forces inhérentes du rappeur de Compton, donner plusieurs niveaux de compréhension à ses morceaux et en faire des hits radios avec une facilité déconcertante. Depuis, le son a pris une toute autre signification pour moi et dés que je l’entends, je chante moi aussi à tue-tête I love myself.

Et c’est en particulier au sein de To Pimp A Butterfly que « I » prend toute son ampleur. Encore une fois Kendrick Lamar donne une leçon à ses pairs et à la planète hip-hop en termes de construction d’album et encore une fois la cohérence des morceaux est à son paroxysme. Si Good kid, M.a.a.d City narrait une journée lambda à Compton à la manière d’un film audio, c’est l’identité noire que To Pimp A Butterfly raconte dans tout ses aspects comme si c’était une encyclopédie audio. Ce serait un bien beau mensonge que de dire que j’ai compris toutes les nuances de l’album; la richesse de références est beaucoup trop dense pour prétendre à une compréhension one-shot. J’ai écouté l’album qui fait 1h20 environ 10 fois depuis sa sortie le 16 mars dernier dont une session entière avec Rap Genius devant les yeux en cliquant sur un bon nombre d’annotations pendant que je mettais les morceaux en pause.

« We should never gave, we should never gave
Niggas money, go back home, money go back home »

D’ailleurs la MUSIQUE en elle-même est bourrée de références. Et si j’écris musique en majuscule c’est parce que la production est vraiment léché. Jazz, funk, rap, pop, TPAB est un véritable album hip-hop qui fait la part belle à la tradition du sampling et à l’emprunt de spécificités d’autres mouvements mais aussi à l’instrumentalisation et l’orchestration dont peut faire preuve un groupe comme The Roots. A mon avis les concerts vont être jouissifs pour les mélomanes …

Peu de featurings et ceux présents servent idéalement les desseins de l’album, à l’image de Snoop Dogg qui joue les narrateurs pour des gars de Compton sur Institutionalized ou Rapsody, la brillante rapeuse de Caroline du Nord (elle sonne comme si elle était du Queens, NYC, c’est fou) qui donne sa version, elle qui est une femme, une rappeuse et noire de ce que sont les complexes sur le titre Complexion et qui mieux que Pharell, l’interprète de Happy, pour vous dire que tout ira bien  malgré les hauts et les bas sur Alright ?

snoop dogg et kendrick

Peu de featurings, beaucoup de rap, et un nombre de flow indécent. Kendrick se sublime totalement piste après piste et offre une diversité au plaisir auditif qu’on ne retrouve que trop rarement dans un LP (cf. Gradur et ses deux flows). Il rap, il chante, sur certains morceaux sa voix est méconnaissable comme sur For Sale par exemple où il interprète Lucy(fer) qui lui offre toutes les tentations ou sur You Ain’t Gotta Lie.

« I’m Lucy
I loosely heard prayers on your first album truly
Lucy don’t mind cause at the end of the day you’ll pursue me »

A l’image de n’importe quelle identité, l’album est complexe et plein de paradoxes. Chaque morceau est un chapitre qui se concentre sur l’un des aspects de l’identité de  Kendrick, et à travers lui, de toute une communauté. Les tentations suscitées par la soudaine célébrité (Wesley’s Theory, For Sale), l’authenticité (You ain’t gotta lie), le rapport à l’Amérique blanche, à la violence policière et à la violence au sein-même de la communauté (The blacker the berry), l’amour et la haine de soi (I & U), la considération de sa communauté (InstitutionalizedHood Politics). Non-exhaustif mais ce sont les thématiques qui sont, je trouve, les plus mises en avant et brillamment mise en scène grâce à un poème que l’on découvre vers après vers tout au long de l’album. Génie.

kendrick lamar - shooting album

Ce qu’il faudrait retenir de cet album ? N.E.G.U.S. Nigger, le fameux N-word tant controversé n’est pas seulement originaire du latin qui signifie noir mais vient en fait aussi du mot éthiopien negus qui veut dire roi, empereur noir et a été détourné par les colons et les esclavagistes pour en faire l’emblème de la haine qu’il est devenu 400 ans durant.  Comme le disait les X-Men (les rappeurs pas les mutants), Retours aux pyramides.

« So many artist gave her an explanation to hold us
Well this is my explanation straight from Ethiopia
N-E-G-U-S definition: royalty; King royalty – wait listen
N-E-G-U-S description: Black emperor, King, ruler, now let me finish
The history books overlooked the word and hide it »

Les mots ont le sens que l’on veut bien leur donner, et Kendrick a clairement choisi son camp.

« Kendrick Lamar, by far, realest Negus alive »

Quand je vous dis que c’est une chronique de l’identité noire.

Categorie : Musique

Filumeno

"Militant acharné envers et contre tous ceux qui galvaudent le terme Geek en l'enfermant, c'est un amoureux des images, des mots, et des mots en image; du rap en particulier, de la musique en général. Éclectique et multi-facettes, cultive les contrastes et le paradoxe. Beethoven dans un Beats By Dre."

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